Le constat est sans appel. Au Cameroun, l’appareil d’État
semble avoir déserté ses missions régaliennes. Ici, les rôles sont inversés.
Tandis que l’administration s’enlise dans une inertie complice, ce sont les
lanceurs d’alerte qui assurent désormais le service minimum de la justice et de
la sécurité publique.
Il est devenu courant de voir des citoyens ordinaires,
smartphones en main, mener des investigations que la police délaisse. Ces
"veilleurs" numériques révèlent les arnaques des mairies, les abus
d’autorité ou les pratiques médicales illégales.
« Sans l'intervention des réseaux sociaux, ce crime restait
impuni », confie Marc T., témoin d’un récent accident de la circulation
impliquant un camion mal chargé. « La police était sur place, mais elle ne
regardait que les papiers. Il a fallu qu’une vidéo de l’accident devienne
virale pour que les responsabilités soient enfin recherchées. »
Cette dynamique rappelle les méthodes de figures médiatiques
comme Paul Chouta, N'Zui Manto ou Steve Fah. Ces alerteurs documentent
quotidiennement des dossiers brûlants : assassinats d'enfants, dérives des
opérations de chirurgie esthétique clandestines ou impunité routière.
Le "buzz"
comme seul moteur administratif
Faute d'une justice proactive, c'est le tribunal des réseaux
sociaux qui instruit les dossiers. L'administration ne bouge que lorsque le
scandale dépasse les frontières, que les cris deviennent assourdissants.
« Nous vivons dans la peur de la publication », admet sous
couvert d'anonymat Sophie M., cadre dans une administration locale. « Tant que
le problème reste dans nos bureaux, rien ne change. Dès qu'un influenceur
publie, la hiérarchie nous somme de réagir pour sauver les apparences. C'est du
pilotage à vue. »
Le budget avant tout
Pendant que la société civile pallie les carences de l'État,
les responsables, eux, semblent avoir une priorité unique : la consommation des
crédits budgétaires.
Le cahier des charges , ce document contractuel liant
l'administration au peuple devient un
simple papier inutile. Le résultat concret importe peu. Seule la justification
de la dépense compte. Résultat ? Une gestion à la "petite semaine". À
l'Université de Bertoua, par exemple, des calendriers d'examens sont annoncés
par WhatsApp à la veille des épreuves. L’improvisation est devenue la norme.
Entre note de service
et racket
Le ministère des Transports illustre parfaitement ce
malaise. Des notes de service exigent régulièrement le port de la ceinture ou
la sécurisation des conteneurs. Pourtant, ces règles sont lettre morte.
Pourquoi ? Parce que le contrôle réel des cahiers des charges ne rapporte rien,
contrairement au racket organisé sur la voie publique. Les forces de l'ordre se
focalisent sur la rente facile des contrôles de CNI plutôt que sur la sécurité
effective des usagers.
Un système sous pression
Le Cameroun est aujourd'hui le théâtre d'une anomalie
démocratique. L’administration ne fonctionne plus par application de la loi,
mais par réaction à la pression numérique. Dans cet écosystème, l'État n'agit
plus pour servir le citoyen ; il s'active uniquement pour étouffer le scandale
social ou financier qu'il a lui-même engendré par son inaction.
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